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L'OUBLI DE YORKTOWN
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| C’est une nouvelle qui fait froncer les sourcils de ce côté-ci de l’Atlantique et qui devrait, en toute logique, faire rougir Washington. Pour les commémorations de l'indépendance américaine, l’invitation aurait été « égarée » pour la France tandis que le carton d’honneur est réservé au Royaume-Uni. Si la diplomatie a ses raisons que la raison ignore, l’Histoire, elle, a une mémoire tenace.
L’ironie est une maîtresse cruelle, et la diplomatie semble parfois souffrir d’une amnésie sélective qui frise le ridicule. Imaginez la scène : on s’apprête à célébrer la naissance d’une nation née dans le fracas des canons et la soif de liberté, mais sur la liste des invités de marque, le libérateur a été gommé au profit de l’ancien bourreau. Voir l’Angleterre conviée aux premières loges de l’indépendance américaine alors que la France est poliment laissée sur le perron, c’est un peu comme si un rescapé décidait de fêter son anniversaire avec son agresseur en oubliant d'inviter le chirurgien qui lui a sauvé la vie.
Il faut croire que les embruns de l’Atlantique ont effacé le souvenir des pontons de la mort, ces navires-prisons où les troupes de George III laissaient pourrir les Insurgents par milliers, fauchés par la faim et le typhus. On semble avoir oublié la lame des baïonnettes britanniques au massacre de Paoli et cette volonté féroce de la Couronne d’étouffer dans le sang la moindre velléité d’émancipation. C'était une guerre sans merci, une lutte à mort où l’adversaire ne s’appelait pas encore un "partenaire stratégique", mais un oppresseur.
À l’inverse, quel étrange silence entoure le sacrifice de Versailles. Faut-il rappeler que sans la poudre à canon fournie en sous-main par Beaumarchais, la révolution de Washington se serait éteinte dès ses premiers balbutiements, faute de munitions ? On oublie trop vite que l’indépendance américaine a été financée, portée et protégée par le sang français. De Lafayette à Rochambeau, des forêts de Virginie aux eaux de la Chesapeake, la France a engagé son destin, ses finances et la vie de ses fils pour une cause qui n’était pas la sienne. C’est la marine de de Grasse qui, en verrouillant la mer à Yorktown, a forcé le genou à terre de Cornwallis. Sans cet effort colossal, le drapeau à treize étoiles ne serait aujourd'hui qu'une note de bas de page dans les manuels d'histoire impériale britannique.
Aujourd'hui, ce grand récit national américain semble s'accommoder d'une réécriture un peu terne, où le pragmatisme politique l’emporte sur la gratitude historique. En préférant trinquer avec Londres plutôt que d’honorer Paris, Washington ne fait pas seulement preuve d’ingratitude ; il commet une faute de goût qui insulte le passé. On peut bien sûr changer d'alliés au gré des siècles, mais on ne change pas les faits : les États-Unis ont été baptisés dans un sang qui parlait français. Ignorer cette vérité, c’est transformer une commémoration solennelle en une vulgaire mondanité sans mémoire.
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