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L'ERE DE LA VIOLENCE SPECTACULAIRE
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| Le phénomène de la « Power Slap League », cette compétition de gifles mutuelles qui fait rage aux États-Unis, s'enracine dans une tradition de la violence sans défense, mais son développement actuel marque une étape inquiétante de sa légitimation. Née d'une version informelle et marginale des « slap fights » de l'Europe de l'Est, la pratique a été propulsée sur la scène médiatique en 2023 par Dana White, le très puissant PDG de l'UFC. Fort de son influence dans l'industrie des sports de combat et de son accès privilégié aux plateformes de diffusion, White a entrepris de « professionnaliser » cette discipline, la dotant de règles – aussi minces soient-elles – et d'une couverture télévisuelle, avant de migrer vers des plateformes en ligne comme Rumble et YouTube. L'adoption rapide de ce spectacle par une audience recherchant l'extrême brutalité l'a fait passer d'une curiosité virale à une entreprise sportive structurée, principalement basée au Nevada.
Cette ascension est indissociable de ses complicités politiques aux États-Unis. La proximité de Dana White avec l'ancien président Donald Trump, qui a régulièrement assisté à ses événements de l'UFC, a servi de caisse de résonance médiatique et a facilité l'acceptation de la discipline dans certains cercles politiques et culturels. L'aspect le plus choquant du phénomène – la contrainte faite aux participants de se tenir immobiles pour recevoir un coup non atténué au visage – a immédiatement déclenché un tollé.
Les condamnations médicales et éthiques ont été quasi unanimes. Des spécialistes des traumatismes crâniens, tel le Dr. Bennet Omalu, le découvreur de l'encéphalopathie traumatique chronique (CTE) chez les athlètes, ont dénoncé la Power Slap comme étant un sport « primitif » et « extrêmement stupide », affirmant qu'il expose directement les participants à des lésions cérébrales catastrophiques. Contrairement aux sports de combat traditionnels, où la défense est autorisée, le format de la gifle sans garde garantit l'administration du traumatisme, transformant la commotion cérébrale en un simple critère d'évaluation pour le divertissement. Sur le plan éthique, cette discipline est largement perçue comme un symbole de la décadence sociétale, où l'exploitation du corps humain pour le choc visuel prend le pas sur toute considération de santé ou de dignité.
Cette tendance au spectacle de la violence sans défense trouve d'ailleurs un écho sombre dans l'histoire des pires dérives du divertissement de masse. Elle rappelle les "battle royals" de la première moitié du XXe siècle, ces simulacres de combats de boxe où des hommes, souvent noirs, étaient forcés de se battre jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un, incarnant un spectacle de la brutalité crue et exploitée. Elle renvoie également, par son cynisme, aux marathons de danse de l'entre-deux-guerres décrits dans On achève bien les chevaux, où la souffrance et l'épuisement des participants étaient les moteurs d'un divertissement morbide.
Aujourd'hui, si des organismes comme l'OMS se concentrent sur la prévention de la violence à l'échelle mondiale plutôt que sur la régulation de sports spécifiques, l'existence même de la Power Slap League, soutenue et diffusée, met en lumière le vide éthique dans lequel le divertissement peut s'engouffrer, transformant un risque mortel en pay-per-view.
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