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HAITI :TOUT SUR LA TABLE
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SLATE vient de publier un article de mon amie épistolaire Marlène Daut. Comment la France a extorqué une «indemnité» colossale à Haïti en échange de son indépendance On y parle de Jean-Louis Vastey, idéologue de la révolution haïtienne promu baron et dont le père était de Jumièges.
On ne peut que souscrire à l'article de Marlène Daut sur la « dette de l’indépendance » de 1825 et son rôle capital dans la trajectoire économique d’Haïti. Cependant, pour être historiquement crédible, tout dans ce débat doit être mis sur la table. Tout ! Et sans tabou. Aucun autre facteur déterminant, en effet, ne doit être occulté ou minimisé.
Une mise en perspective internationale
Le texte de Marlène, dont j'apprécie de longue date le travail, expose avec précision les événements de 1825, le contexte diplomatique, les montants exigés, et les effets financiers directs de cette indemnité sur le jeune État haïtien.
Les comparaisons avec la vente de la Louisiane ou la pauvreté dans d’autres territoires post-esclavagistes renforcent l’argument de l’impact structurel de l’esclavage et de ses prolongements.
La France a bel et bien imposé une indemnité de 150 millions de francs (réduite à 90 millions) pour reconnaître l’indépendance, remboursée jusqu’en 1947. Chaque partie pensait y voir avantage à l'époque. Mais cette dette, absorbant jusqu’à 40 % des revenus annuels, a paralysé l’économie, avec des pertes estimées à 20–108 milliards d’euros en valeur actuelle.
Un appel à la mémoire et au débat
En rappelant que des personnalités et chercheurs contemporains (Naomi Osaka, Thomas Piketty) demandent réparation, l’article inscrit l’affaire dans l’actualité politique et morale et c'est totalement légitime.
Gare aux angles morts
Cependant, une lecture trop rapide de cet article risque de dégager l'idée implicite d’un Haïti prospère jusqu’en 1825, laisser entendre que le pays aurait pu se développer normalement si la France n’avait pas imposé cette dette.
Or, dès 1804, Haïti était déjà fragilisé :
La révolution (1791–1804) a détruit les plantations et l’infrastructure de Saint-Domingue. Résultat : chute drastique des exportations de sucre et café Le passage à l’agriculture de subsistance et à l’exportation de café, sans modernisation, limite la croissance. La redistribution foncière sous Pétion créera de petites parcelles peu productives, tandis que l’élite accapare richesses et terres.
Haïti, première république noire, est ostracisée. Certes la France (jusqu’en 1825) mais aussi les États-Unis (jusqu’en 1862) sans parler de l'Espagne voire de l'Angleterre, refusent de la reconnaître, craignant des révoltes esclavagistes. Cet isolement sur la scène internationale a restreint le commerce et l’accès aux marchés mondiaux.
La division entre le royaume de Christophe (Nord) et la république de Pétion (Sud) de 1806 à 1820 fragmente le pays. Par la suite, les coups d’État (Boyer en 1843) et régimes autoritaires ( Duvalier, 1957–1986) accentueront l’instabilité.
Un coût n'est pas évalué dans l'article alors qu'il pèse lourdement dans la balance. En 1804, Dessalines ordonne le massacre des Français restants (sauf certains professionnels) : 3 000 à 5 000 morts, hommes, femmes et enfants alors que le pays n'est plus en guerre intérieure et que les militaires français sont partis. A ce propos, je suis toujours à la recherche de Jean Valentin Vastey, père du baron de Vastey, qui écrivait encore à sa famille la veille de la Révolution. Si quelqu'un peut me dire ce qu'est devenu mon lointain cousin ?
Ces violences, après les atrocités françaises, chassent planteurs et commerçants qualifiés, réduisant le capital et les réseaux commerciaux, et renforcent l’isolement international.
Après ces massacres que nous diront donc gratuits puisque non quantifiés dans l'article, la fuite des élites blanches et mulâtres vers Cuba ou la Louisiane prive Haïti de compétences et de capitaux. Les exportations de café (79 millions de livres en 1890) resteront importantes mais ne compenseront pas la perte de l’économie sucrière coloniale.
Les projets de Christophe (Citadelle Laferrière, palais Sans-Souci) drainent les ressources et causent des milliers de morts par accidents ou conditions de travail forcé, sans bénéfices économiques significatifs.
L’élite politique détourne les ressources dès 1804. Les dirigeants — Boyer inclus — se sont souvent enrichis personnellement tout en imposant des taxes écrasantes sans vision de développement à long terme. Le scandale PetroCaribe (2008–201 , impliquant 4 milliards de dollars de fonds vénézuéliens, illustre cette corruption systémique.
Autres catastrophes structurelles et naturelles absentes du récit :
Occupation américaine (1915-1934) : pillage des ressources, centralisation forcée, travail obligatoire... Les États-Unis contrôlent les finances haïtiennes, détournant 25 % des revenus pour rembourser des dettes américaines. L’occupation renforce l’impunité et la dépendance économique.
Les séismes (1842, 2010 avec 280 000 morts et 7–14 milliards de dollars de dégâts) les ouragans comme Matthew en 2016) ont accentué la vulnérabilité économique et sociale.
Ces facteurs sont indépendants de la France et ont aggravé un sous-développement absent des îles voisines.
Risque de lecture monocausale
L’article de Marlène Daut est efficace pour illustrer l’injustice de l’ordonnance de 1825 et sa portée symbolique dans les débats sur les réparations. Toutefois, en mettant presque tout le poids de l’explication du mal-développement sur cet événement, il risque de simplifier un tableau historique complexe pour un lecteur pressé.
Haïti a subi une combinaison unique de facteurs destructeurs. Si cette dette a été un fardeau énorme, elle s’ajoute à un faisceau de causes internes et externes.
Mais nous ne doutons pas qu'en excellente universitaire qu'elle est, une analyse équilibrée devrait articuler ces causes pour éviter que le discours ne devienne unilatéral, même au service d’une cause moralement légitime.
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