Titre :
ACCORD USA-UE : GAGNANT-PERDANT
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Il est tentant, pour comprendre les relations transatlantiques, de ne voir que les manœuvres visibles, les accords sur l'acier, l'aluminium, les voitures ou les produits agricoles, souvent mis en scène comme des bras de fer ou des compromis symboliques. L'accord entre les États-Unis et l'Union européenne sur certains droits de douane, voulu comme un geste d’apaisement par l’administration Trump, s’est voulu spectaculaire, presque réparateur d’une balance commerciale que les Américains jugeaient structurellement déséquilibrée. Pourtant, cette diplomatie du conteneur masque une asymétrie bien plus profonde, plus silencieuse : la dépendance numérique de l’Europe vis-à-vis des géants américains de la tech. Car si l’on mesure les flux visibles de marchandises, on oublie souvent ceux, plus discrets, de données, de services, et surtout de profits.
L’Europe est, dans les faits, devenue une colonie numérique des États-Unis. Non parce qu’elle n’a pas de talents ou de capacités d’innovation, mais parce qu’elle n’a pas su bâtir des équivalents à Google, Amazon, Apple, Meta ou Microsoft — les fameux GAFAM — dont la présence économique sur le Vieux Continent s’apparente à une rente. Ces entreprises brassent des centaines de milliards d’euros de chiffre d’affaires en Europe, sans pour autant y contribuer équitablement par l’impôt. Les dispositifs d’optimisation fiscale, souvent adossés à des failles réglementaires internes à l’Union elle-même, permettent à ces entreprises de localiser leurs bénéfices dans des juridictions à faible fiscalité — l’Irlande étant l’exemple emblématique — et d’éviter ainsi une part substantielle de l’impôt sur les sociétés.
Prenons un ordre de grandeur : Google tire environ 20 à 25 milliards d’euros de revenus annuels de l’Europe, Apple plus de 90 milliards, Amazon plus de 50 milliards, Meta près de 30 milliards. Et pourtant, les impôts effectivement payés sur ces sommes sont sans rapport avec leur ampleur. Le taux effectif d’imposition de ces entreprises est souvent inférieur à 10 %, parfois même à 5 %, bien loin des taux affichés dans la plupart des États membres. Il ne s’agit pas seulement d’un manque à gagner fiscal. C’est aussi une perte de souveraineté, une dépendance stratégique en matière d’infrastructures numériques, de cloud, de moteurs de recherche, de publicité en ligne et d’algorithmes d’accès à l’information.
En face, l’Europe n’exporte pas de plateformes, de moteurs de recherche ou de réseaux sociaux. Elle vend des voitures, des vins, des produits de luxe, de la machinerie industrielle. Ces biens, pourtant tangibles et prestigieux, sont exposés à des droits de douane, à des quotas, à des menaces commerciales directes. Mais que pèsent ces secteurs — même les plus florissants comme l’automobile allemande ou le luxe français — face à la captation continue des données et de la valeur ajoutée numérique par les groupes américains ? Tandis que les diplomates négocient sur l’acier, la véritable matière première du XXIe siècle — les données — est extraite chaque jour sans résistance.
Les autres bénéficiaires de cette hégémonie silencieuse ne sont pas seulement les GAFAM. Des entreprises comme Netflix, Tesla, Nvidia, Palantir ou Salesforce s’installent aussi confortablement dans l’écosystème européen, captant des parts de marché dans le divertissement, les véhicules électriques, l’intelligence artificielle ou les services aux entreprises. La balance commerciale transatlantique, lorsqu’on l’élargit aux services numériques et aux transferts de bénéfices, s’avère bien plus déséquilibrée que les statistiques officielles ne le laissent entendre.
On s’émeut des taxes sur les voitures allemandes mais on laisse les systèmes éducatifs, de santé, de transport ou d’information européens reposer sur des infrastructures pilotées depuis la Silicon Valley. Le problème n’est pas tant l’existence de ces entreprises que l’absence de réciprocité, de régulation adaptée et de volonté politique de construire des alternatives. Tant que l’Europe n’aura pas pris la pleine mesure de sa dépendance numérique, elle pourra bien négocier tous les droits de douane qu’elle veut, elle continuera de perdre sur le terrain qui compte vraiment.
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